Le créole en musique : bèlè, biguine, zouk
La musique est le domaine où le créole n'a jamais eu à se justifier. Bien avant d'entrer à l'école ou en librairie, il se chantait, et il se chante toujours. Pour qui apprend la langue, c'est la ressource la plus abondante et la plus agréable.
ParPaul-Henri Dufourcq· mis à jour le
Le bèlè : le tambour, la voix, la danse
Le bèlè est la plus ancienne musique de l'île. Hérité des pratiques des esclaves africains et de leurs descendants, il s'est conservé surtout dans les campagnes du nord, autour de Sainte-Marie.
- Le tambour bèlè se joue couché. Le musicien s'assoit dessus à califourchon et frappe la peau à mains nues, en modifiant le son avec le talon.
- Le ti-bwa, deux baguettes frappées sur le fût du tambour ou sur un bambou, tient le rythme de base.
- Le chant est toujours un dialogue : un soliste lance la phrase, un chœur lui répond.
- La danse fait partie de la musique. Les danseurs répondent au tambour, et le tambour les suit.
Longtemps méprisé comme une musique de campagne, le bèlè a été remis à l'honneur dans les années 1970 et 1980, porté par des chanteurs comme Ti Émile. Il s'apprend aujourd'hui dans des associations de toute l'île. Le danmyé, lutte dansée au son du même tambour, appartient à la même famille.
La biguine : de Saint-Pierre à Paris
La biguine s'épanouit à Saint-Pierre à la fin du XIXe siècle, quand la ville est la capitale culturelle des Antilles françaises. Elle mêle les rythmes de l'île aux instruments des orchestres de bal : clarinette, trombone, banjo, violon. Ses paroles, en créole, commentent la vie de la ville avec une ironie souvent mordante.
L'éruption de la montagne Pelée détruit Saint-Pierre le 8 mai 1902, mais pas sa musique. En 1929, le clarinettiste Alexandre Stellio s'installe à Paris. Ses enregistrements et le succès de l'Exposition coloniale de 1931 lancent la mode de la biguine dans les bals de la capitale. Avec la mazurka et la valse créoles, elle reste la musique des bals et des fêtes de famille.
Des années 1970 au zouk
Les années 1970 voient plusieurs chemins s'ouvrir en même temps. Malavoi installe les violons au centre de la musique martiniquaise. Dédé Saint-Prix modernise le chouval bwa, la musique des manèges de chevaux de bois. Eugène Mona (1943-1991), flûte de bambou en main, puise dans le bèlè pour chanter la condition du petit peuple : il reste l'une des voix les plus aimées de l'île.
Le zouk naît à la charnière des années 1980. Le groupe Kassav', fondé en 1979 par le Guadeloupéen Pierre-Édouard Décimus avec Jacob Desvarieux, réunit des musiciens des deux îles, dont les Martiniquais Jocelyne Béroard, Jean-Philippe Marthély et Jean-Claude Naimro. En 1984, « Zouk-la sé sèl médikaman nou ni » fait le tour du monde. Le titre signifie « le zouk est le seul médicament que nous ayons », et la chanson est en créole d'un bout à l'autre : c'est l'un des premiers succès internationaux chantés dans cette langue.
En 1992, le chanteur martiniquais Kali représente la France au concours Eurovision avec « Monté la riviè », chantée en créole, et termine à la huitième place. C'était la première fois que la France présentait une chanson qui n'était pas principalement en français.
Le calendrier chanté
Deux moments de l'année font chanter toute l'île. Pendant l'Avent, on se réunit pour les « chanté Nwèl » : des cantiques français anciens, auxquels on ajoute des refrains créoles, de plus en plus enjoués à mesure que la soirée avance. Puis vient le carnaval, avec ses défilés et ses chansons satiriques en créole, jusqu'au mercredi des Cendres où l'on brûle Vaval, le roi du carnaval.
Apprendre le créole par la chanson
La chanson a deux avantages pour un apprenant : elle répète, et elle donne la prononciation. Elle a aussi deux pièges.
- Les paroles publiées suivent rarement la graphie GEREC. Le même mot peut apparaître sous plusieurs orthographes d'une pochette à l'autre.
- Le zouk mêle le créole de Guadeloupe et celui de Martinique. Les deux sont très proches, mais certaines tournures entendues dans une chanson sont guadeloupéennes.
- Commencez par les refrains : ils sont courts, répétés, et construits sur les verbes les plus courants.
- Écoutez d'abord, lisez ensuite. Chercher à tout comprendre dès la première écoute décourage ; reconnaître dix mots suffit pour commencer.
Questions fréquentes
- Qu'est-ce que le bèlè ?
- La plus ancienne musique de Martinique : un tambour joué couché, un rythme tenu par deux baguettes appelées ti-bwa, un chant en appel et réponse, et une danse qui dialogue avec le tambour.
- Le zouk est-il martiniquais ou guadeloupéen ?
- Les deux. Le groupe Kassav', qui l'a créé à partir de 1979, a été fondé par des Guadeloupéens et a réuni des musiciens des deux îles. Il se chante en créole.
- Peut-on apprendre le créole avec des chansons ?
- Oui, c'est un bon complément pour l'oreille et la prononciation. Il faut seulement savoir que les paroles écrites ne suivent pas toujours l'orthographe standard, et que le zouk mêle les créoles de Martinique et de Guadeloupe.